Lorsque j’étais enfant et que je passais beaucoup de temps dans notre ferme du Bugey, je me rappelle qu’un jour mon grand-oncle m’avait expliqué le rôle que la pêche de vigne remplissait pour lui. Sa méthode était très simple. Il plantait quelques pouces de ce petit pêcher — qui donnaient de si délicieuses pêches sanguines tardives — assez près de ses ceps pour les protéger de l’oïdium, la maladie du blanc comme on la nomme communément. Si les feuilles de la vigne ne blanchissaient pas sous l’effet du champignon, il ne perdait pas son temps à traiter ses plants en prévision de la maladie. Ainsi ses vignes restaient jeunes et vigoureuses plus longtemps.

Ce qui restait isolé autrefois, voire confidentiel, a tendance aujourd’hui à se répandre à travers le monde, les cultures s’interpénétrant mutuellement. C’est dans l’air du temps, un nouveau paradigme semble trouver son essor à travers le monde en ce qui concerne une autre façon de pratiquer l’agriculture.

Alors qu’est-ce que la permaculture ? Voyons voir ce qu’en dit la page française de Wikipédia : la permaculture est un art de vivre qui associe l’art de cultiver la terre pour la rendre fertile indéfiniment avec l’art d’aménager le territoire. Elle n’est pas un mode de pensée, mais un mode d’agir qui prend en considération la biodiversité des écosystèmes ; elle est un ensemble de pratiques et de principes visant à créer une production agricole durable. Cette production tend à être très économe en énergie (travail manuel et mécanique, carburant…) et respectueuse des êtres vivants et de leurs relations réciproques. Elle vise à créer un écosystème productif en nourriture ainsi qu’en d’autres ressources utiles, tout en laissant à la nature « sauvage » le plus de place possible. Ne pouvant raisonnablement être taxée de manifeste ou de programme bien qu’elle contienne visiblement ces deux notions, cette définition est très claire. Un peu comme notre chère devise française finalement. Beauté de la langue et magie de l’intention du rédacteur.

Il ne me semble pas très raisonnable d’accuser la permaculture d’être une branche radicale de l’agroécologie ou bien une utopie inaccessible. Je me suis souvent posé la question de savoir comment nous autres les hommes « sauvages » de cette terre avons pu penser trouver un réel confort à ne quasiment plus vivre en bonne coopération avec la nature. Il ne m’appartient pas de répondre à cette question. Il y a autant de vérités que d’êtres humains sur Terre, après tout. Ce qu’il me semble néanmoins vrai, c’est que notre planète, qui nous porte en rechignant finalement si peu malgré notre cheminement parfois si chaotique, mérite que nous revenions vers elle pour mieux la respecter, mieux comprendre ses lois, l’aimer, et ainsi trouver le chemin de l’harmonie. Est-ce radical et utopiste ? Peut-être pour certains. Mais je parierai volontiers que les générations à venir s’étonneront fort probablement que l’on n’ait pas pris ce chemin plus tôt ; voyant très certainement dans de multiples aspects notre époque actuelle ni plus ni moins que de la barbarie.

Le terme de permaculture est une contraction de l’expression américaine « permanent agriculture » utilisée par l’agronome américain Cyril G. Hopkins qui publia en 1910 « Soil Fertility and Permanent Agriculture ». Franklin Hiram King le reprit dans son livre de référence de 1911 « Farmers of Forty centuries : Or Permanent Agriculture in China, Korea and Japan ». Le terme « permanent agriculture » sous-entend des méthodes culturales qui permettent aux terres de maintenir leur fertilité naturelle (cela va être bien utile avec la pénurie mondiale d’engrais qui se profile…). En 1929, Joseph Russell Smith a résumé sa longue expérience de cultures pour l’alimentation humaine et animale avec des fruits et des noix dans le livre « Tree Crops : À Permanent Agriculture ». Le terme permaculture a quant à lui été utilisé pour la première fois par Bill Mollison et David Holmgren, dans leur livre « Permaculture One » paru en 1978.

Jusqu’à ce qu’il lise le livre de Masanobu Fukuoka, « La révolution d’un seul brin de paille » (1975), Bill Mollison se demandait comment intégrer de manière satisfaisante les céréales et les légumineuses dans la permaculture. Les travaux du japonais en agriculture naturelle le mirent sur la voie. Ce dernier a réussi notamment la culture du riz et de l’orge sans travail du sol, sous une couverture permanente de trèfle blanc, sans désherbage mécanique, sans engrais préparé et sans pesticide, avec des rendements égaux et parfois supérieurs à ceux de l’agriculture chimique. Dans le second livre de Bill Mollison, « Perma-Culture 2 », l’auteur fait ainsi doublement référence au japonais, en s’appuyant sur ses travaux agricoles, mais aussi en le citant en introduction comme celui ayant le mieux énoncé la philosophie de la permaculture.

Le travail de Howard T. Odum fut aussi une influence importante, surtout pour David Holmgren. Le travail d’Odum s’est surtout axé sur l’écologie des systèmes, en particulier le principe du maximum de puissance, principe duquel découle l’idée cardinale que les écosystèmes tendent à optimiser l’utilisation de l’énergie. Une autre influence précoce fut le travail d’Esther Deans, qui fut le pionnier des méthodes de non-travail du sol. D’autres influences récentes incluent le système VAC au Vietnam.

Et enfin, une méthode est souvent passée sous silence et Christophe Gatineau la décrit dans son ouvrage Aux sources de l’agriculture, la permaculture : illusion et réalité. En effet, il met en évidence que déjà au XVIIe et au XVIIIe siècle, on retrouve comme dans L’agronome, le dictionnaire portatif du cultivateur de Pons Augustin Alletz écrit en 1760, tous les piliers de la permaculture :

C’est une chimère que de prétendre donner une méthode d’Agriculture générale : il en faudrait une différente pour chaque province ou chaque canton ; car chaque province ne doit travailler à perfectionner que ce qu’elle possède, et ne faire d’essais que sur les productions analogues à son terroir. C’est donc une nécessité pour le progrès de l’Agriculture de ne suivre que des exemples tirés d’un terrain, qu’on sait être semblable à celui qu’on veut fertiliser. »

Chaque province ne doit travailler à perfectionner que ce qu’elle possède. Ce concept de diversité s’oppose à l’uniformité et au mondialisme des pratiques (le mondialisme peut être vu comme la tendance à supprimer toute différence au nom de la diversité…) et des savoir-faire agricoles ajoute l’auteur de cet essai. Ce nouvel éclairage est à prendre en considération d’autant qu’à cette époque l’agriculture n’était pas un ensemble de techniques, mais un Art, un art premier à l’égal des autres arts majeurs comme la peinture ou la sculpture. Tous les écrits de l’époque le confirment, et en premier, le dictionnaire de l’Académie française.

Au milieu des années 70, les Australiens Bill Mollison et David Holmgren commencèrent donc à développer des idées pouvant être utilisées pour créer des systèmes agricoles stables. Ce travail résultait de leur perception d’une utilisation toujours plus importante de méthodes agro-industrielles destructrices qui empoisonnaient l’eau et la terre, réduisant la biodiversité et érodaient des millions de tonnes de terres auparavant fertiles ; une agriculture pérenne pour l’autosuffisance et les exploitations de toutes tailles.

Le terme permaculture fut rapidement étendu à « culture permanente », tant les aspects sociaux faisaient partie intégrante d’un véritable système durable. Après la publication de Permaculture One, Mollison et Holmgren affinèrent et développèrent leurs idées en effectuant la conception selon la méthode permaculture de centaines de sites et en organisant cette information dans des livres plus détaillés. Mollison enseigna dans plus de 80 pays et son cours certifié de 72 heures fut suivi par des centaines d’étudiants. La permaculture vise à ce que le plus grand nombre d’individus se l’approprie, c’est pour cela que les principes de conception en permaculture sont le prolongement de la position qui veut que « la seule décision éthique soit de prendre la responsabilité de notre propre existence et de celle de nos enfants ». L’intention étant qu’en formant rapidement les individus à un ensemble fondamental de principes de design, ces individus pourraient aménager leurs propres environnements et construire des territoires toujours plus souverains, interconnectés, résilients et durables. À partir du début des années 1980, le concept avait évolué et était passé d’un système de conception de systèmes agricoles à un processus de conception plus holistique de création de sociétés humaines jugées durables. À partir du milieu des années 1980, un grand nombre d’étudiants s’étaient transformés en pratiquants chevronnés et avaient commencé à enseigner les techniques qu’ils avaient apprises. Très rapidement des groupes, projets, associations et instituts de permaculture s’établirent dans plus d’une centaine de pays.

En 1991, un documentaire en quatre parties d’ABC production appelé « the global gardener » montrait la permaculture appliquée à différentes situations à travers toute la planète, portant le concept à l’attention d’un public plus large.

C’est presque toujours en partant d’un constat accablant que de nombreux innovateurs de la permaculture se sont investis dans cette activité. Prenons par exemple Joël Salatin (www.polyfacefarms.com), agriculteur installé en Virginie, travaille au quotidien pour une agriculture raisonnée et un mode de consommation local. Il publie aussi des livres : Folks, This Ain’t Normal ; You Can Farm; et Salad Bar Beef… « La dégradation des sols par la civilisation humaine existe depuis le commencement des temps historiques, comme en témoigne l’état du désert de Rajputana en Inde par exemple. Elle n’a pas commencé avec l’agriculture chimique, qui, elle, date de 1837, avec le père des fertilisants industriels, Justus von Liebig. » (cité par Marielsa Salsilli pour le magazine Nexus n° 96, janvier-février 2015, p.30). Si vous souhaitez voir un état des lieux sans concession de l’industrie alimentaire aux États-Unis, je vous ai mis en fin d’article un aperçu de la vidéo YouTube du documentaire de Robert Kenner, nommé pour l’Oscar du meilleur film documentaire de 2010 (1).

C’est en faisant le même constat de nocivité avérée des méthodes industrielles contemporaines que Masanobu Fukuoka prit un beau jour la décision de retourner à la ferme de son père pour consacrer sa vie entière à la recherche d’une agriculture enrichissant le sol au lieu de l’épuiser. Idem pour Takao Furano, un autre agriculteur japonais pionnier du riz biologique, qui décida en 1978, après avoir lu Silent Spring, d’introduire des canards dans ses rizières. Encore un procédé ancestral remis au goût du jour et adapté au monde scientifique d’aujourd’hui : les canards se nourrissent des insectes et des mauvaises herbes sans abîmer les plants de riz, qu’ils n’apprécient guère. Ils déterrent les mauvaises herbes en grattant le sol avec leurs pattes. Ce faisant, ils contribuent à oxygéner l’eau et à augmenter la productivité du riz. Quant à leurs déjections, elles constituent un excellent engrais naturel qui fertilise la terre.

Certes, les premières années, Takao doit faire face à plusieurs difficultés. Tantôt ce sont les épidémies qui déciment ses canards, tantôt ce sont des hardes de chiens sauvages. Mais, tel un Shosuke des temps modernes (dans le chef-d’œuvre de Sanpei Shirato Kamui-Den, Shosuke est un domestique ingénieux, qui rêve de devenir un agriculteur indépendant dans le Japon féodal), Takao est plein de ressources. Il installe des enclos électrifiés, améliore petit à petit son « riz au canard » et développe un savoir-faire unique. Bientôt, il introduit même des poissons dans les rizières, créant une véritable symbiose entre les différentes espèces, animales et végétales.

Dans sa ferme, les rendements du riz sont 30 % supérieurs à ceux des fermes avoisinantes. Ils sont équivalents à ceux du riz cultivé avec des engrais et des pesticides. D’ailleurs, comme Takao n’achète pas d’intrants, il fait d’importantes économies. Et puis, il vend quelques canards, diversifiant ainsi ses sources de revenus. Rapidement, sa méthode intéresse les chercheurs de l’université de Kyushu qui lui demandent de s’atteler à une thèse pour diffuser son savoir. Celle-ci donnera lieu à un best-seller, Le Pouvoir du canard, paru en 2000. Comme le Printemps silencieux avant lui, ce livre va pousser toute une génération de paysans à se lancer dans l’agriculture biologique. (source www.shamengo.com d’après le livre 80 hommes pour changer le Monde, Entreprendre pour la planète, de Sylvain Darnil et Mathieu Le Roux, Livre de poche, Éditions Jean-Claude Lattès, 2005)

Je vous invite aussi à consulter les réalisations de personnes comme Sepp Holzer, pionnier autrichien de la permaculture d’altitude ; Ernst Götsch, praticien de l’agroforesterie à l’origine du terme analog forestry ; Herbert Bratz, pionnier de l’agriculture sans labour (ASL). On peut aussi visionner le documentaire intitulé Les moissons du futur de Marie-Monique Robin, un riche panorama de pratiques agricoles productives et innovantes susceptibles de remédier à terme à la faim dans le monde.

« De l’équilibre du sol dépend la santé de l’animal et de l’homme », disait l’agronome André Voisin, auteur de l’ouvrage « Productivité de l’herbe », paru pour la première fois en 1957, traduit dans 18 langues, réédité en 2001 aux éditions France Agricole. Et cet équilibre, ce juste traitement du sol renvoie directement à la notion d’éthique, centrale en permaculture. La permaculture s’appuie donc sur une éthique. C’est un ensemble de valeurs fondamentales qui gouvernent la réflexion et l’action.

Cette éthique peut se résumer ainsi :

  • Prendre soin de la Nature (les sols, les forêts et l’eau)
  • Prendre soin de l’Humain (soi-même, la communauté et les générations futures)
  • Partager équitablement (maîtriser sa consommation, redistribuer les surplus)

L’agriculture est chronologiquement le premier objet de la permaculture et est donc le plus étudié. Il existe une grande diversité d’approches pour l’agriculture utilisant la permaculture du simple fait qu’il existe une très grande variété de territoire et de climats. Toutefois, ce qui unit ces différentes pratiques est la recherche de la soutenabilité énergétique. C’est bien l’efficacité énergétique qui est toujours recherchée, que cela soit en évitant un travail inutile, faire d’un déchet une ressource, valoriser les services gratuits rendus par les écosystèmes, ou encore optimiser les consommations et les déplacements.

Les praticiens agricoles de la permaculture pratiquent de fait une agriculture biologique et n’utilisent pas d’intrants chimiques issus pour la plupart de l’industrie pétrochimique. En permaculture est pratiqué presque systématiquement le non-labour afin de ne pas détruire la pédofaune ni oxyder le complexe argilo-humique, garant d’une bonne fertilité du sol. Cette simplification permet également de réduire la pénibilité du travail et l’investissement que représente un labour. La permaculture centre son approche sur l’arbre et la forêt. Ceci se traduit, par exemple, par la revalorisation des haies en bordure des cultures et des bocages comme garant de la biodiversité et de la limitation de l’érosion éolienne. L’écologue Robert Harding Whittaker a montré qu’un écosystème naturel mature est largement plus productif que n’importe quel système humain de production de nourriture. La productivité primaire nette d’une forêt tempérée caduque est deux fois celle d’une terre cultivée moyenne (1 200 g/m²/an (gramme de matière sèche par mètre carré et par an contre 650 g/m²/an), du fait d’une utilisation de l’énergie, de l’eau et des nutriments beaucoup plus efficace que celle de l’agriculture. La permaculture s’est donc orientée vers la recherche de la mise en place d’agroécosystèmes productifs s’inspirant du fonctionnement des écosystèmes naturels. L’agriculture naturelle de Masanobu Fukuoka ou les travaux sur la sélection de céréales pérennes du land institute de Wes Jackson en sont de bons exemples.

La permaculture cherche à stimuler la diversité dans ses aménagements agricoles. Cette agriculture se base donc au minimum sur le principe de la polyculture. Bien plus, elle en recherche constamment les meilleures associations culturales et les compagnonnages de plantes. En cela, la permaculture s’oppose à l’approche intensive de l’agriculture tournée vers les monocultures. Par exemple, la permaculture valorise les associations culturales traditionnelles qui ont montré leur efficacité comme la culture de la courge avec le maïs et le haricot (Milpa). Pratiquée encore couramment, en Amérique centrale notamment, elle est efficace, car sur une surface réduite le haricot permet de fertiliser le sol en fixant l’azote de l’air par les rhizobium de ses racines, le maïs quant à lui fournit un tuteur pour le haricot, et les feuilles de la courge couvrent le sol et en conserve l’humidité. De même sont fortement utilisées les synergies entre différentes plantes. De nombreux compagnonnages sont possibles : poireau avec fraisier, pomme de terre et ail, navet et laitue… Ces associations variétales permettent de bénéficier de plusieurs effets positifs : fertilisation par fixation d’azote, protection contre des nuisibles, utilisation de l’espace optimal tant aérien que racinaire, etc.

Peter Harper, du Centre for Alternative Technology (Pays de Galles), met en garde contre un mouvement idéologique qui se développe à côté d’une permaculture tentant de résoudre les problèmes liés à l’agriculture de manière scientifique, sans dogmatisme et sans idéalisme excessif (2). C’est un écueil dont il faut bien tenir compte.

  1. https://www.youtube.com/watch?v=ub87YwHYxkU
  2. https://fr.wikipedia.org/wiki/Permaculture
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